Si cela vous arrivait… 4, Passer à l’attaque ?

Vous avez été victime d’agression sexuelle au bloc opératoire, vous êtes sortie de l’hôpital ou de la clinique, et vous souffrez éventuellement d’une réaction post-traumatique. Vous avez sconsulté un psy, et écrit à la direction de l’établissement, qui ne vous a probablement pas répondu. Vous vous posez la question d’une procédure judiciaire. Dans un premier temps, vous ne vouliez pas en entendre parler, mais plus vous y pensez, et plus vous avez envie de dénoncer votre agresseur. Attention, il faut que vous soyez 100% sûre de ce qui s’est passé. La plainte pour une agression fictive est un délit passible de sanctions, et je n’inciterais évidemment jamais personne à le faire.
Dans ce type d’affaire, il y a trois types de procédures possibles :
– La procédure pénale, qui commence par un dépôt de plainte au commissariat de police, ou par lettre recommandé auprès du procureur. L’avantage de ce type de procédure, c’est qu’elle n’est pas excessivement coûteuse : vous pouvez déposer votre plainte sans l’aide d’un avocat, ce qui vous évite de payer des honoraires excessifs. (Si le procureur décide de donner suite, ou si vous décidez de vous constituer partie civile, vous aurez besoin des conseils d’un avocat !). En pratique, dans la plupart des cas, la plainte est classée après l’enquête préliminaire. Vous avez trois ans pour porter plainte, cinq ans pour vous constituer partie civile.
– La procédure civile, qui ne peut pas se faire sans avocat. L’avantage de la procédure civile, c’est qu’elle est possible même très longtemps après la prescription pénale des faits. L’inconvénient est le coût exorbitant ; les honoraires d’avocat s’élèvent à plusieurs milliers d’euros. Si vous n’avez pas d’assurance qui prend en charge ces frais, vous devez tout payer, et tout le monde n’en a pas les moyens. L’autre inconvénient majeur est la mauvaise foi des experts judiciaires, qui ont tendance à donner raisons à leurs confrères.
– La procédure ordinale, avec un dépôt de plainte auprès de l’ordre des médecins. Cette procédure est à déconseiller, sauf si vous êtes très déterminée, et votre situation financière est stable. En effet, le jury est composé de médecins, seul le président est un magistrat. Il y a d’emblée un parti pris, la situation est très défavorable pour la plaignante, sauf dans quelques rares cas où un grand nombre de plaintes sont déposées sur une période assez courte contre le même agresseur. En tant que partie perdante, vous serez condamnée à payer une indemnité à votre adversaire. Dans la procédure ordinale, le recours à un avocat n’est pas obligatoire en principe, mais il serait inconscient de se lancer dans l’aventure sans être bien accompagnée.

Quel que soit le type de procédure(s) que vous engagez, vous devez vous préparer à entendre des mensonges. Il pourra y avoir même de faux témoins. Vous n’obtiendrez pas d’aveu, ou bien des aveux très partiels. Le milieu hospitalier est très solidaire, et il n’y aura aucun témoignage en votre faveur. Votre adversaire tentera de vous faire passer pour une simple d’esprit ou pour une déséquilibrée. Vous ne devez pas vous laisser déstabiliser, il faudra rester calme même face aux arguments les plus absurdes.
Vous aurez environ une chance sur cent de gagner, et si ce miracle se produit, vous pourrez récupérer environ la moitié de la somme investie dans les honoraires et autres frais. Sinon, vous aurez dépensé de l’argent, et vous serez peut-être même condamnée à rembourser une partie des frais de votre adversaire. A vous de voir si c’est utile, intéressant, raisonnable. La seule personne à pouvoir en décider, c’est vous.

Si cela vous arrivait… 3, De retour à la maison

Vous avez été victime d’agression sexuelle au bloc opératoire. Vous voilà enfin sortie de l’hôpital. De retour à la maison, vous vous demandez s’il faudrait faire quelque chose. Si vous n’êtes pas amnésique, vous voulez peut-être tout oublier et penser à l’avenir. Si vous retrouvez les souvenirs après une période d’amnésie passagère, vous vous demandez comment vous débarrasser de ces flash-back envahissants qui vous pourrissent la vie.

Les deux premières choses les plus importantes à faire :
1) Cherchez de l’aide d’un psychologue ou d’un psychiatre. Si vous souffrez de troubles post-traumatiques, vous ne vous en sortirez pas seule. Faites établir un certificat sur votre état de souffrance psychique.
2) Ecrivez le récit des événements sur un document destiné uniquement à vous-même, et lisez-le. Même si vous ne voulez pas porter plainte, c’est important pour mettre de l’ordre dans vos idées. Si vous envisagez d’engager une procédure, imprimez ce document et lisez-le plusieurs fois. Dans le cadre d’une procédure, on vous demandera de raconter les événements d’une manière détaillée et cohérente. Si vous avez appris votre récit par cœur, cela vous aidera par la suite. En plus, vous serez amenée à lire et à commenter des documents écrits par le tribunal ou par la partie adverse. Le choc sera moins rude si vous vous préparez mentalement.

Si vous décidez de ne pas porter plainte, c’est votre choix, personne n’a le droit de le critiquer.
Si vous voulez réagir, mais vous n’avez pas le courage d’entamer de procédure, écrivez au moins une lettre recommandée à l’établissement pour dénoncer votre agresseur. Le texte doit être bref, et dépourvu d’émotion. Vous obtiendrez peut-être une réponse, même si ce n’est pas garanti. Vous serez éventuellement invitée à une réunion de médiation, mais ce n’est pas systématique.

Si vous envisagez une procédure, allez voir un avocat, ou si vous n’en avez pas les moyens dans l’immédiat, contactez une association d’aide aux victimes ou une permanence juridique.

Il y a aussi certaines choses à ne pas faire. Si vous échangez des messages sur les forums de discussion ou les réseaux sociaux, ne mentionnez pas le nom de l’établissement ou de l’agresseur, et ne faites surtout pas d’appel à témoin nominatif. C’est considéré comme de la diffamation, même lorsque les faits sont avérés, et cela se retournera contre vous.

Si cela vous arrivait… 2, Exfiltrez-vous du poulailler !

Dans le billet précédent, j’ai traité des conditions qui favorisent l’agression sexuelle dans le contexte très particulier du bloc opératoire. Maintenant, si le mal est fait, qu’est-ce qui va se passer ? Comment réagir ?

Dans un premier temps, vous n’avez peut-être qu’un souvenir très flou de ce qui s’est passé. Vous êtes peut-être indifférente, vous trouvez l’incident dérisoire ou risible. Vous pouvez même faire une amnésie passagère sur une partie des événements. La durée de cette période est très variable selon les cas, en fonction de la sensibilité personnelle de la victime et la gravité du traumatisme.
Par la suite, la plupart des victimes développent des symptômes post-traumatiques. Si vous avez fait une amnésie totale ou partielle sur les événements, vous aurez des souvenirs angoissants, également appelés les flash-back, quelques temps plus tard, souvent suite à un événement déclencheur qui réactive la mémoire. Même chez les victimes qui n’ont pas eu d’amnésie, les souvenirs peuvent devenir envahissants. Cela peut conduire par exemple à un état dépressif, souvent accompagné d’un sentiment d’isolement ou de dévalorisation. Les personnes plus sensibles peuvent souffrir de crises de panique, ou de souvenirs tellement intenses qu’ils sont vécus comme des hallucinations.

Que faire ?
Tout d’abord, réfléchissez tranquillement, vous avez le temps. (Attention, ce conseil ne concerne évidemment pas les cas de viol qui laissent des traces d’adn, rarissimes en milieu hospitalier ; dans ce cas, le seul bon conseil est de porter plainte immédiatement afin de récupérer la preuve).
La vraie difficulté dans la plupart de cas, c’est qu’il s’agit d’une « agression sexuelle autre que le viol », qui ne laisse pas de preuve matérielle. Pas de témoin, pas de trace d’adn, que faire ?

Vous avez le droit de garder le silence sur les événements pendant votre hospitalisation. C’est ce que j’ai fait, et à posteriori je ne le regrette pas. Ne rien dire est votre droit le plus strict. Vous n’êtes pas tenue de « dialoguer » avec votre agresseur ou ses complices. Si toutefois vous dites quelque chose sur place, refusez toute tentative de médiation. Pourquoi est-il important d’attendre votre sortie ? Simplement parce que vous risquez de vous retrouver seule face à une équipe soudée et une hiérarchie écrasante. On vous fera comprendre gentiment qu’il s’agit d’un malentendu et que c’est vous qui avez un problème. Vous aurez peut-être droit à des excuses bidon, ou à des réflexions psychologiques à la petite semaine, pour vous faire changer d’avis et pour vous dissuader de porter plainte. Dans un état post-opératoire, vous êtes trop fatiguée pour faire face à cette situation. Notez aussi que ce n’est pas vous qui rédigez le dossier d’hospitalisation, vous aurez uniquement un droit d’accès à ces données. Si vous ne dites rien, il n’y aura aucune mention d’un problème, et ça sera la preuve qu’il ne s’est rien passé. Si vous signalez l’incident, soit il ne sera pas mentionné dans le dossier, soit il y aura des observations sur votre comportement ou votre état psychique, ce qui servira à prouver que vous êtes malade mentale. Quoi que vous fassiez, votre dossier jouera contre vous.

Pendant votre séjour, faites semblant de jouer le jeu, faites des sourires forcés, et employez abondamment les formules de politesse comme « bonjour », « merci » et « s’il vous plaît ». C’est bluffant, surtout dans un hôpital peuplé de patients agressifs qui passent leur temps à râler. Avec un peu de chance, vous pourrez sortir plus tôt que prévu. Reposez-vous bien pour retrouver vos forces, vous en aurez besoin par la suite.

Si cela vous arrivait… 1, Attention danger

Et si c’était vous, la prochaine victime d’agression sexuelle au bloc opératoire ? Tout d’abord, quelle est la probabilité que cela vous arrive ? Nul ne le sait avec certitude, mais il y a des conditions qui rendent le passage à l’acte plus probable.

Premièrement, les conditions extérieures : en fin de soirée ou en pleine nuit, et pendant les périodes de vacances, il y a moins de monde sur place. Il y a plus de risque que la victime se retrouve seule avec son ou ses agresseurs.

Deuxièmement, le profil de l’agresseur potentiel : plutôt en fin de carrière et au sommet de la hiérarchie, avec des amis dans la direction de l’établissement. Un jeune débutant est moins dangereux, il n’ose pas compromettre son avenir professionnel aussi facilement.

Troisièmement, le profil de la victime. Là, la question devient plus délicate. Pour dire les choses franchement, il y a deux possibilités :
a) soit, vous êtes exceptionnellement belle (ce qui n’est pas mon cas ! je préfère le préciser, au cas où quelqu’un serait tenté de penser que je suis une pauvre petite princesse qui se prend pour une poupée barbie)
b) soit, certains détails laissent penser que vous êtes une fille facile, sans que vous soyez particulièrement belle. Faites attention, si
– vous avez des tatouages ou des traces de piercing : malgré toutes les évolutions des mentalités, le tatouage sur une femme reste toujours le « tramp stamp », as they say. Idem pour les piercings, surtout s’ils sont nombreux. Vous êtes perçue comme quelqu’un qui défie les normes, même si vous aviez sagement enlevé vos bijoux avant le passage au bloc. La trace reste, et ne trompe pas.
– vous êtes épilée d’une manière intéressante. Contrairement à ce qu’on nous le répète, l’épilation vraiment intégrale n’a JAMAIS été la norme, mais plutôt le signe d’une sexualité décomplexée. Et contrairement à ce que pensent certai(ne)s, une vraie épilation ne ressemble pas, mais pas du tout, à un rasage à sec, fait à la va-vite sur place.
– vous avez des détails anatomiques intéressants, notamment des seins volumineux, ou une forme de vulve un peu particulière. Ils ont beau avoir « l’habitude » de tout voir, là n’est pas la question. J’ai dit dans un autre billet, que dans ces affaires, il s’agit beaucoup plus de domination que de sexe.
– vous avez un comportement détendu et souriant. Dans certains établissements c’est assez inhabituel. Le personnel a surtout l’habitude des larmes et des pétages de plombs. Les rares fois qu’ils voient une personne plus cool, il y a un risque de dérapage.

Si plusieurs de ces conditions sont réunies, le risque est réel, surtout dans le monde de la gynécologie-obstétrique. C’est un milieu particulièrement archaïque, où on attend de la femme enceinte une attitude avant tout obéissante, discrète et sexuellement désinvestie. Si votre look ou votre comportement trahit l’existence d’une quelconque vie sexuelle, vous êtes transgressive, selon les critères masculinistes. Une personne perçue comme transgressive éveille l’envie de dominer.

Growing Up Like Skipper

Growing Up Like Skipper.

L’article par une grande blogueuse spécialisée dans la réflexion sur le corps féminin. Ici, elle raconte son expérience sur ce que c’est que la vie d’une jeune femme qui a une poitrine volumineuse.

Le bagne des pécheresses

« Le bagne des pécheresses » est le titre d’un vieux film coquin. Je l’ai choisi comme titre de ce billet, afin de ne pas surexciter les moteurs de recherche. Je vais raconter comment s’est passé la procédure ordinale à l’Ordre des Médecins. Parmi les différents types de procédures possibles (civile, pénale et ordinale), c’est le pire. Je ne regrette pas de l’avoir fait, mais je ne le recommanderais pas à tout le monde. Il faut avoir un caractère bien trempé, et une situation financière stable avant de l’envisager. En effet, même si c’est gratuit en principe, il vaut mieux être assistée par un avocat dès le début, ce qui coûte de l’argent bien sûr. Dans une affaire d’agression sexuelle, la procédure est presque systématiquement perdue d’avance. Il arrive parfois que la chambre disciplinaire prononce des sanctions contre un médecin –généralement une interdiction d’exercice de quelques mois-, mais seulement s’il y a au moins quinze plaintes sur une période assez courte. S’il y a moins de quinze plaintes, la plainte est rejetée, et c’est la plaignante, en tant que partie perdante, qui doit payer une indemnité à l’agresseur. Généralement cette indemnité s’élève à mille euros, mais selon les cas, le montant peut atteindre 5000 euros. Tous les membres du jury sont des médecins, qui ont bien sûr un parti pris pour leur confrère ; seul le président est un magistrat professionnel.

Tout commence par un dépôt de plainte au conseil départemental. Je l’avais fait en même temps que la plainte pénale auprès du procureur. Dans un premier temps, il faut se rendre à une commission de conciliation, ce qui signifie bien sûr l’organisation du déplacement, de la garde des enfants… J’ai eu de la chance : c’est tombé sur un mercredi, donc mon mari a posé sa journée. Une occasion pour lui de vivre un vrai et véritable mercredi, avec toutes les conduites au conservatoire et aux sports. Moi, pendant ce temps, j’ai un peu de temps pour moi. (Nooooon ! mauvaise plaisanterie !) Je me trouve face à face avec deux médecins conciliateurs, homme et femme, et Dr Playboy, l’anesthésiste que je n’avais pas revu depuis la nuit de l’agression. Il a exactement la même tête, mais il a changé de personnalité. C’est sans doute un pervers manipulateur. Les conciliateurs ont une attitude gentille, presque thérapeutique. Ils me donnent partiellement raison : effectivement tout ne s’est pas passé tout à fait selon le protocole normal… par contre, l’agression sexuelle, non Madame, vous l’avez imaginée, en toute bonne foi bien sûr. Comme c’est condescendant. Quand ils voient que je ne change pas d’avis, ils inversent les rôles. Désormais, c’est moi la méchante.

J’ai tenu bon. Quelques mois plus tard, je reçois le mémoire de la défense, rédigé par un vieil avocat expérimenté. Il y a mis tout son cynisme et sa mauvaise foi. Il essaie de déformer mes propos et me faire passer pour une idiote hypersensible et excessivement pudique. Ben voyons. Il y a quelques lettres de soutiens, et aussi le faux témoignage d’une infirmière qui prétend avoir été présente, mais qui fait plusieurs erreurs sur les détails. J’envoie mes observations écrites, et quelques mois plus tard, c’est l’audience.

Comme d’habitude, j’organise la garde des enfants et le voyage. Le jour J, je mets ma tenue élégante, je prends le train, je n’arrive ni à lire, ni à écouter la musique. Puis il y a l’attente sous la pluie, ensuite dans le hall, où il y a beaucoup d’inconnus qui se regardent d’un air méfiant. Il y a aussi Dr Playboy ; je n’avais pas vu qu’il était plus petit que moi. Il a maigri, il a l’air triste. Son avocat, le vieux cynique, n’est pas là. A sa place, une jeune femme qui débute dans le métier. Une drôle de petite créature à la poitrine atrophiée, qui ne ressemble que très vaguement à une femme. C’est comique. Pour atténuer l’angoisse de l’attente, je téléphone à la baby-sitter. Pas tant pour me rassurer, que pour me sentir vivante. Est-ce que le grand a travaillé ses gammes ? Le deuxième connaît ses tables de multiplication par cœur ? Pour tout dire, ça m’est égal, j’ai juste besoin de vérifier que mon vrai moi existe encore. Je ne suis pas seulement l’horrible pétasse cruelle qui traîne les pauvres vieillards dans la boue.

Ensuite, c’est enfin l’audience. Dans le jury, des vieillards. Je les vois arriver, ils avancent à la queuleuleu, comme des canetons. Une femme aussi, pour dire que c’est équitable. Elle a dû se faire une place dans cet univers macho. Elle veut montrer par son look et par son discours qu’elle n’est surtout pas une bimbo, oh non, elle fait partie de la bande, elle est un vrai mec. Bien sûr toutes les questions critiques sont adressées à moi. Dr Playboy joue bien le rôle du gentil innocent. Si ça se trouve, dans un accès d’extrême cynisme il a lu tous les ouvrages sur la naissance respectueuse, tellement il est devenu humain. On pourrait presque penser qu’il boit des tisanes bio et joue de la flûte à bec à la pleine lune. Ha ha ha.

Après l’audience, retour à la maison sous la pluie, puis l’attente. Un mois plus tard, la décision : la plainte est rejetée, et c’est moi qui dois lui verser mille euros. Beurk.

Je fais appel. Cela me coûte bien sûr un peu plus cher que les mille euros que je paierais si je ne faisais pas appel. C’est une question de principe. Je vois le Maître Yoda pour la dernière fois ; il est tombé gravement malade, et quelques semaines plus tard, j’apprends son décès. Je trouve un nouvel avocat, et les choses se répètent à l’identique : l’échange des mémoires écrits, avec les mêmes déformations et mensonges que j’ai déjà vu, les mois d’attente, puis l’audience l’année suivante, avec les mêmes arguments ridicules. Dr Playboy est un peu plus vieux, mais aussi plus sûr de lui. Malgré quelques éléments de preuve en ma faveur (notamment les contradictions et les aveux partiels dans le dossier pénal), on me condamne de nouveau à payer une indemnité, double de celle fixée en première instance bien sûr. Je tente un pourvoi en cassation, mais sans illusion…

Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je le referais. Rien que par le plaisir de rire silencieusement de ces imbaisables qui défendent un délinquant sexuel. Je suis une vraie pétasse endurcie, et j’en suis fière.

Les sages-femmes méritent mieux

Ca fait déjà longtemps que je rêve d’écrire un billet brillant en faveur des sages-femmes, mais je suis toujours en manque d’inspiration.
Je les laisse s’exprimer. Il y a quelques blogueuses sage-femmes qui sont géniales. Voici un texte que j’ai apprécié :
http://betadinepure.eklablog.com/le-coin-de-knackie-c68394
C’est très bien dit.

Le féminisme n’est plus à la mode

Qui a déjà vu comment se passe une affaire d’agression sexuelle au tribunal de nos jours ? Comme souvent dans les affaires pénales, l’avocat de la victime est plutôt un homme, bourgeois, et très souvent un catho pratiquant assumé. Le délinquant sexuel, lui, est défendu par un-E avocat-E peu féminine, au look franchement disgracieux. C’est assez drôle ; dans l’imaginaire collectif, on associe cette image plutôt au féminisme radical, tandis que le catho bourgeois est le symbole du patriarcat. Les stéréotypes ont une génération de retard.

Le plus beau jour de ma vie

Un jour de printemps, je reçois un coup de fil inattendu. C’est le commissariat de police de la ville où se trouve la maternité. J’avais déposé aussi une plainte pénale, et bureau du procureur a décidé d’ouvrir une enquête préliminaire, je suis donc invitée à me présenter au commissariat pour être entendue. Je suis inquiète, mais contente. Le rendez-vous est fixé à la semaine suivante. Je dois m’organiser parce que j’ai un peu de trajet à faire. Mon mari pose sa journée pour pouvoir s’occuper des enfants pendant mon absence, et je réserve mon billet de train.
Le jour J, je me lève tôt parce que je veux prendre le premier train pour être sûre d’arriver à l’heure. J’arrive plus tôt que prévu, et je téléphone à l’officier de police, qui est disponible tout de suite. C’est étrange de voir la même ville et la même gare que je connaissais si bien dans le passé, à l’époque où tout allait encore bien. La gare n’a pas changé entre temps, mais ma vie été bouleversée. Quelques instants après, je me trouve au commissariat face au policier, un père de famille d’une quarantaine d’années qui a l’air impressionnant, mais qui est très correct. Je suis là pour faire mes dépositions. Cela signifie que je suis interrogée sur le déroulement des faits dans les moindres détails. Le policier me pose des questions très critiques par moments, pour voir si mon récit tient la route. C’est éprouvant, même si je suis dans mon bon droit. Je me demande comment quelqu’un serait capable de mentir d’une manière crédible dans une situation pareille. Au bout de trois heures d’interrogatoires, je peux signer mes dépositions qui font quatre pages. L’officier de police me trouve sincère et crédible. Il pense que ce qui a motivé mes agresseurs, c’était ma poitrine volumineuse, et surtout mon attitude détendue et souriante, apparemment inhabituelle dans cet établissement. C’est pour cette raison que je suis crédible, même en étant la seule victime connue pour le moment. Autrement dit, le policier me prend au sérieux, il me croit. Bien sûr cela ne signifie pas que j’ai gagné, ce n’est pas lui qui juge l’affaire. Mais je suis soulagée, heureuse d’avoir passé cette épreuve. J’ai pu dire haut et fort toute la vérité, et on me croit. C’est le plus beau jour de ma vie.
Je n’ai pas vu le temps passer. Quand j’arrive à la gare, je vois qu’il est déjà 14 H, j’avais pris mon petit déjeuner vers 5 H. D’habitude je ne tiendrais pas aussi longtemps, mais aujourd’hui je n’ai pas faim. Je peux rentrer plus tôt que prévu. En arrivant, je téléphone rapidement à Maître Yoda pour lui faire le point. Je suis contente de retrouver ma petite famille.

L’expertise

Dans le cadre de la procédure civile, je dois passer une expertise médicale. C’est enfin le jour tant attendu, et ce n’est pas trop tôt ! Je dis ça, mais en même temps ce n’est pas vraiment agréable. Seulement, après plusieurs longs mois d’attente, je suis soulagée. Je laisse le petit dernier à la baby-sitter, et je dépose les autres à l’école. Je leur avais réservé exceptionnellement une place à la garderie du matin. Ensuite je file à la gare, je dois prendre un train régional. Deux experts de ma ville ont refusé la mission, donc je dois me déplacer, mais tant pis. En fin de matinée j’arrive au cabinet de l’expert spécialiste de l’obstétrique. C’est une femme, tout du mois à l’état civil. Elle est incroyablement désagréable à voir. Les uns et les autres commencent à arriver. Il y a l’avocat et le médecin expert de l’hôpital, deux bonhommes discrets. Puis Maître Yoda. Ouf, il arrive à l’heure ! A la fin, et c’est le plus dur, le vieux gynéco et son médecin conseil, une femme relativement jeune qui se croit certainement belle et brillante ; on voit qu’elle a un soutien-gorge rembourré qui donne la fausse impression d’un semblant de poitrine. Elle ne dira rien pendant les deux heures suivantes, se contentant de prendre des notes sur son ordi portable. C’est surtout la présence du Dr Vieux Pépère qui me perturbe, même s’il parle très peu aussi. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, j’ai l’impression que je vais m’évanouir. Il se plaint d’avoir froid et demande de garder sa veste.
Heureusement je m’étais renseignée sur le déroulement des expertises à l’avance, ça m’évitera bien de mauvaises surprises. La première chose, et la plus importante, c’est de ne pas s’énerver, quoi qu’il arrive. Les médecins experts ont tendance à donner raison à leur confrère, c’est la règle du jeu. Les contradicteurs et leurs conseillers aussi vont éventuellement chercher à vous discréditer, on pourra même vous couper la parole et déformer vos propos. La situation est dans l’ensemble extrêmement stressante. Il faut toujours répondre calmement et rester dans le sujet. De toute façon, on a encore la possibilité de répondre par écrit au rapport de l’expert.
Les deux heures sont intenses. L’experte me pose beaucoup de questions, dont la plupart sont bien sûr orientées. Je suis pratiquement la seule à parler, parfois Maître Yoda m’aide un peu. Les autres se contentent de prendre des notes. L’experte me coupe la parole régulièrement et essaye de déformer mes propos. Tout y passe : non seulement le déroulement des faits, mais aussi mes possibles antécédents, la famille, même la religion. Je trouve tout cela assez bizarre, vu qu’elle n’est pas psychiatre mais gynéco. A la fin, elle me fait encore un bref examen médical dans un coin isolé du cabinet. Du point de vue médical, tout va bien, si ce n’est que j’ai la tension artérielle très élevée, et je suis sur le point de m’évanouir. A la fin de la séance, l’experte annonce que son confrère n’a commis aucune faute, mais qu’il y a effectivement eu « quelques anomalies » dans le fonctionnement de l’établissement. Elle compte mettre en cause la direction de l’hôpital, et demander un rapport complémentaire.
Les participants ramassent leurs affaires, et l’experte me demande si je veux rester me reposer un instant, vu que je tiens à peine debout. Je refuse poliment, je veux sortir le plus vite possible. On me propose l’ascenseur, mais c’est vraiment hors de question. Je descends par l’escalier. J’entends le médecin conseil de l’hôpital dire à l’avocat qui l’accompagne : « Pas mal, cette expertise ! Ca change un peu. Si on pouvait en avoir plus souvent ! » C’est sûr, le bonhomme a été payé deux heures pour ne rien faire, et en plus il a pu fantasmer sur mon histoire, c’est pas mal effectivement ! Il continue : «Bien sûr que c’est vrai tout ça, chaque mot est vrai, maintenant il faut juste faire en sorte que ça ne tombe pas sur nous… » Hihihi. Même les conseillers de mes adversaires me croient, ils sont juste obligés de faire semblant de ne pas me croire.
A la gare, j’ai le temps de manger un sandwich. Je ne sais pas quoi faire, donc je décide d’acheter un livre au hasard. « Le cercle des amateurs de la tarte aux épluchures de pommes de terre », ou quelque chose comme ça. Ca se passe sur une île anglaise pendant la seconde guerre mondiale. J’essaye de le lire dans le train, mais je n’y arrive pas. A la maison, je retrouve mon bébé, il est souriant. Je libère la baby-sitter et pars chercher les autres à l’école. Je dois aussi emmener le grand au conservatoire, autant dire que c’est la course. Le pire, c’est que le soir je vais dîner au resto avec quelques copines. Je n’ai pas voulu annuler parce que c’était prévu depuis longtemps. J’essaye de m’intéresser à la conversation. Elles voient que je suis fatiguée, et j’invente une explication bidon sur les enfants qui m’ont réveillée la nuit, ce qui est vrai aussi. C’est pratique d’être mère de famille ! Sinon je ne sais pas ce que j’aurais répondu. A la sortie du restaurant, je ne vais pas bien, elles sont obligées de me soutenir. Je dis « je crois que je couve quelque chose, c’est comme si j’avais de la fièvre. Depuis hier je ne suis pas bien. Ne vous inquiétez pas, demain je vais voir le médecin ! » Comme si je n’en avais pas déjà assez vu… ! Le weekend suivant nous allons voir des amis à 200km de chez nous. Heureusement je peux enfin changer d’idées !


Le rapport d’expertise ne tarde pas. Maître Yoda m’en communique la copie, et me fait remarquer que contrairement à ce que l’experte avait initialement annoncé, elle n’a pas mis en cause la direction de l’hôpital. Tiens, tiens. Le rapport fait trois pages, et c’est une pure merveille, faite de mauvaise foi, d’innombrables fautes dans les détails (dates, noms…), et de diverses analyses à la petite semaine qui ne relèvent même pas du domaine de l’obstétrique, mais qui sont plutôt de la pseudo-psychologie cucul. Bien sûr l’experte cherche à me faire passer pour une imbécile : « la demande personnelle reste très peu explicite… ». C’est sûr ! Si on me coupe la parole toutes deux minutes, c’est un peu l’impression que ça donne. Plusieurs fois, on m’attribue des propos qui sont à peu près le contraire de ce que j’ai dit ! Et puis il y a les détails croustillants sur mon physique (taille du soutien-gorge entre autres)… Je rédige mes observations, plus longues que le rapport, et les transmets à Maître Yoda. C’est fait, je suis tranquille pour un moment.