L’expertise

Dans le cadre de la procédure civile, je dois passer une expertise médicale. C’est enfin le jour tant attendu, et ce n’est pas trop tôt ! Je dis ça, mais en même temps ce n’est pas vraiment agréable. Seulement, après plusieurs longs mois d’attente, je suis soulagée. Je laisse le petit dernier à la baby-sitter, et je dépose les autres à l’école. Je leur avais réservé exceptionnellement une place à la garderie du matin. Ensuite je file à la gare, je dois prendre un train régional. Deux experts de ma ville ont refusé la mission, donc je dois me déplacer, mais tant pis. En fin de matinée j’arrive au cabinet de l’expert spécialiste de l’obstétrique. C’est une femme, tout du mois à l’état civil. Elle est incroyablement désagréable à voir. Les uns et les autres commencent à arriver. Il y a l’avocat et le médecin expert de l’hôpital, deux bonhommes discrets. Puis Maître Yoda. Ouf, il arrive à l’heure ! A la fin, et c’est le plus dur, le vieux gynéco et son médecin conseil, une femme relativement jeune qui se croit certainement belle et brillante ; on voit qu’elle a un soutien-gorge rembourré qui donne la fausse impression d’un semblant de poitrine. Elle ne dira rien pendant les deux heures suivantes, se contentant de prendre des notes sur son ordi portable. C’est surtout la présence du Dr Vieux Pépère qui me perturbe, même s’il parle très peu aussi. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, j’ai l’impression que je vais m’évanouir. Il se plaint d’avoir froid et demande de garder sa veste.
Heureusement je m’étais renseignée sur le déroulement des expertises à l’avance, ça m’évitera bien de mauvaises surprises. La première chose, et la plus importante, c’est de ne pas s’énerver, quoi qu’il arrive. Les médecins experts ont tendance à donner raison à leur confrère, c’est la règle du jeu. Les contradicteurs et leurs conseillers aussi vont éventuellement chercher à vous discréditer, on pourra même vous couper la parole et déformer vos propos. La situation est dans l’ensemble extrêmement stressante. Il faut toujours répondre calmement et rester dans le sujet. De toute façon, on a encore la possibilité de répondre par écrit au rapport de l’expert.
Les deux heures sont intenses. L’experte me pose beaucoup de questions, dont la plupart sont bien sûr orientées. Je suis pratiquement la seule à parler, parfois Maître Yoda m’aide un peu. Les autres se contentent de prendre des notes. L’experte me coupe la parole régulièrement et essaye de déformer mes propos. Tout y passe : non seulement le déroulement des faits, mais aussi mes possibles antécédents, la famille, même la religion. Je trouve tout cela assez bizarre, vu qu’elle n’est pas psychiatre mais gynéco. A la fin, elle me fait encore un bref examen médical dans un coin isolé du cabinet. Du point de vue médical, tout va bien, si ce n’est que j’ai la tension artérielle très élevée, et je suis sur le point de m’évanouir. A la fin de la séance, l’experte annonce que son confrère n’a commis aucune faute, mais qu’il y a effectivement eu « quelques anomalies » dans le fonctionnement de l’établissement. Elle compte mettre en cause la direction de l’hôpital, et demander un rapport complémentaire.
Les participants ramassent leurs affaires, et l’experte me demande si je veux rester me reposer un instant, vu que je tiens à peine debout. Je refuse poliment, je veux sortir le plus vite possible. On me propose l’ascenseur, mais c’est vraiment hors de question. Je descends par l’escalier. J’entends le médecin conseil de l’hôpital dire à l’avocat qui l’accompagne : « Pas mal, cette expertise ! Ca change un peu. Si on pouvait en avoir plus souvent ! » C’est sûr, le bonhomme a été payé deux heures pour ne rien faire, et en plus il a pu fantasmer sur mon histoire, c’est pas mal effectivement ! Il continue : «Bien sûr que c’est vrai tout ça, chaque mot est vrai, maintenant il faut juste faire en sorte que ça ne tombe pas sur nous… » Hihihi. Même les conseillers de mes adversaires me croient, ils sont juste obligés de faire semblant de ne pas me croire.
A la gare, j’ai le temps de manger un sandwich. Je ne sais pas quoi faire, donc je décide d’acheter un livre au hasard. « Le cercle des amateurs de la tarte aux épluchures de pommes de terre », ou quelque chose comme ça. Ca se passe sur une île anglaise pendant la seconde guerre mondiale. J’essaye de le lire dans le train, mais je n’y arrive pas. A la maison, je retrouve mon bébé, il est souriant. Je libère la baby-sitter et pars chercher les autres à l’école. Je dois aussi emmener le grand au conservatoire, autant dire que c’est la course. Le pire, c’est que le soir je vais dîner au resto avec quelques copines. Je n’ai pas voulu annuler parce que c’était prévu depuis longtemps. J’essaye de m’intéresser à la conversation. Elles voient que je suis fatiguée, et j’invente une explication bidon sur les enfants qui m’ont réveillée la nuit, ce qui est vrai aussi. C’est pratique d’être mère de famille ! Sinon je ne sais pas ce que j’aurais répondu. A la sortie du restaurant, je ne vais pas bien, elles sont obligées de me soutenir. Je dis « je crois que je couve quelque chose, c’est comme si j’avais de la fièvre. Depuis hier je ne suis pas bien. Ne vous inquiétez pas, demain je vais voir le médecin ! » Comme si je n’en avais pas déjà assez vu… ! Le weekend suivant nous allons voir des amis à 200km de chez nous. Heureusement je peux enfin changer d’idées !


Le rapport d’expertise ne tarde pas. Maître Yoda m’en communique la copie, et me fait remarquer que contrairement à ce que l’experte avait initialement annoncé, elle n’a pas mis en cause la direction de l’hôpital. Tiens, tiens. Le rapport fait trois pages, et c’est une pure merveille, faite de mauvaise foi, d’innombrables fautes dans les détails (dates, noms…), et de diverses analyses à la petite semaine qui ne relèvent même pas du domaine de l’obstétrique, mais qui sont plutôt de la pseudo-psychologie cucul. Bien sûr l’experte cherche à me faire passer pour une imbécile : « la demande personnelle reste très peu explicite… ». C’est sûr ! Si on me coupe la parole toutes deux minutes, c’est un peu l’impression que ça donne. Plusieurs fois, on m’attribue des propos qui sont à peu près le contraire de ce que j’ai dit ! Et puis il y a les détails croustillants sur mon physique (taille du soutien-gorge entre autres)… Je rédige mes observations, plus longues que le rapport, et les transmets à Maître Yoda. C’est fait, je suis tranquille pour un moment.

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