Le bagne des pécheresses

« Le bagne des pécheresses » est le titre d’un vieux film coquin. Je l’ai choisi comme titre de ce billet, afin de ne pas surexciter les moteurs de recherche. Je vais raconter comment s’est passé la procédure ordinale à l’Ordre des Médecins. Parmi les différents types de procédures possibles (civile, pénale et ordinale), c’est le pire. Je ne regrette pas de l’avoir fait, mais je ne le recommanderais pas à tout le monde. Il faut avoir un caractère bien trempé, et une situation financière stable avant de l’envisager. En effet, même si c’est gratuit en principe, il vaut mieux être assistée par un avocat dès le début, ce qui coûte de l’argent bien sûr. Dans une affaire d’agression sexuelle, la procédure est presque systématiquement perdue d’avance. Il arrive parfois que la chambre disciplinaire prononce des sanctions contre un médecin –généralement une interdiction d’exercice de quelques mois-, mais seulement s’il y a au moins quinze plaintes sur une période assez courte. S’il y a moins de quinze plaintes, la plainte est rejetée, et c’est la plaignante, en tant que partie perdante, qui doit payer une indemnité à l’agresseur. Généralement cette indemnité s’élève à mille euros, mais selon les cas, le montant peut atteindre 5000 euros. Tous les membres du jury sont des médecins, qui ont bien sûr un parti pris pour leur confrère ; seul le président est un magistrat professionnel.

Tout commence par un dépôt de plainte au conseil départemental. Je l’avais fait en même temps que la plainte pénale auprès du procureur. Dans un premier temps, il faut se rendre à une commission de conciliation, ce qui signifie bien sûr l’organisation du déplacement, de la garde des enfants… J’ai eu de la chance : c’est tombé sur un mercredi, donc mon mari a posé sa journée. Une occasion pour lui de vivre un vrai et véritable mercredi, avec toutes les conduites au conservatoire et aux sports. Moi, pendant ce temps, j’ai un peu de temps pour moi. (Nooooon ! mauvaise plaisanterie !) Je me trouve face à face avec deux médecins conciliateurs, homme et femme, et Dr Playboy, l’anesthésiste que je n’avais pas revu depuis la nuit de l’agression. Il a exactement la même tête, mais il a changé de personnalité. C’est sans doute un pervers manipulateur. Les conciliateurs ont une attitude gentille, presque thérapeutique. Ils me donnent partiellement raison : effectivement tout ne s’est pas passé tout à fait selon le protocole normal… par contre, l’agression sexuelle, non Madame, vous l’avez imaginée, en toute bonne foi bien sûr. Comme c’est condescendant. Quand ils voient que je ne change pas d’avis, ils inversent les rôles. Désormais, c’est moi la méchante.

J’ai tenu bon. Quelques mois plus tard, je reçois le mémoire de la défense, rédigé par un vieil avocat expérimenté. Il y a mis tout son cynisme et sa mauvaise foi. Il essaie de déformer mes propos et me faire passer pour une idiote hypersensible et excessivement pudique. Ben voyons. Il y a quelques lettres de soutiens, et aussi le faux témoignage d’une infirmière qui prétend avoir été présente, mais qui fait plusieurs erreurs sur les détails. J’envoie mes observations écrites, et quelques mois plus tard, c’est l’audience.

Comme d’habitude, j’organise la garde des enfants et le voyage. Le jour J, je mets ma tenue élégante, je prends le train, je n’arrive ni à lire, ni à écouter la musique. Puis il y a l’attente sous la pluie, ensuite dans le hall, où il y a beaucoup d’inconnus qui se regardent d’un air méfiant. Il y a aussi Dr Playboy ; je n’avais pas vu qu’il était plus petit que moi. Il a maigri, il a l’air triste. Son avocat, le vieux cynique, n’est pas là. A sa place, une jeune femme qui débute dans le métier. Une drôle de petite créature à la poitrine atrophiée, qui ne ressemble que très vaguement à une femme. C’est comique. Pour atténuer l’angoisse de l’attente, je téléphone à la baby-sitter. Pas tant pour me rassurer, que pour me sentir vivante. Est-ce que le grand a travaillé ses gammes ? Le deuxième connaît ses tables de multiplication par cœur ? Pour tout dire, ça m’est égal, j’ai juste besoin de vérifier que mon vrai moi existe encore. Je ne suis pas seulement l’horrible pétasse cruelle qui traîne les pauvres vieillards dans la boue.

Ensuite, c’est enfin l’audience. Dans le jury, des vieillards. Je les vois arriver, ils avancent à la queuleuleu, comme des canetons. Une femme aussi, pour dire que c’est équitable. Elle a dû se faire une place dans cet univers macho. Elle veut montrer par son look et par son discours qu’elle n’est surtout pas une bimbo, oh non, elle fait partie de la bande, elle est un vrai mec. Bien sûr toutes les questions critiques sont adressées à moi. Dr Playboy joue bien le rôle du gentil innocent. Si ça se trouve, dans un accès d’extrême cynisme il a lu tous les ouvrages sur la naissance respectueuse, tellement il est devenu humain. On pourrait presque penser qu’il boit des tisanes bio et joue de la flûte à bec à la pleine lune. Ha ha ha.

Après l’audience, retour à la maison sous la pluie, puis l’attente. Un mois plus tard, la décision : la plainte est rejetée, et c’est moi qui dois lui verser mille euros. Beurk.

Je fais appel. Cela me coûte bien sûr un peu plus cher que les mille euros que je paierais si je ne faisais pas appel. C’est une question de principe. Je vois le Maître Yoda pour la dernière fois ; il est tombé gravement malade, et quelques semaines plus tard, j’apprends son décès. Je trouve un nouvel avocat, et les choses se répètent à l’identique : l’échange des mémoires écrits, avec les mêmes déformations et mensonges que j’ai déjà vu, les mois d’attente, puis l’audience l’année suivante, avec les mêmes arguments ridicules. Dr Playboy est un peu plus vieux, mais aussi plus sûr de lui. Malgré quelques éléments de preuve en ma faveur (notamment les contradictions et les aveux partiels dans le dossier pénal), on me condamne de nouveau à payer une indemnité, double de celle fixée en première instance bien sûr. Je tente un pourvoi en cassation, mais sans illusion…

Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je le referais. Rien que par le plaisir de rire silencieusement de ces imbaisables qui défendent un délinquant sexuel. Je suis une vraie pétasse endurcie, et j’en suis fière.

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