La prise en charge des femmes enceintes victimes des violences conjugales ? (Le Monde 8/3/2014)

Dans Le Monde d’aujourd’hui, j’ai lu un article intéressant sur le suivi des femmes enceintes victimes des violences conjugales, avec l’exemple d’une maternité qui a mis en place des mesures concrètes :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/03/08/les-femmes-enceintes-plus-souvent-touchees-par-les-violences-conjugales_4379891_3224.html

Quand j’ai vu le titre sur la première page, je me suis dit, non sans cynisme, que c’est surtout une façon de remettre le débat sur les rails, après les scandales très médiatisés des violences sexuelles commises par des gynécologues. Histoire de nous faire un petit rappel, pour dire que la plupart du temps, le vrai salaud c’est quand même le conjoint, et que les professionnels de la santé ont raison de nous infantiliser gentiment. Je me suis dit pffff… et j’ai quand même continué la lecture. Heureusement, car l’article est très intéressant, basé surtout sur l’interview d’une jeune sage-femme chargée de ce projet. Youpi ! Les journalistes ont donc donné la parole à une jeune sage-femme, c’est déjà un point positif.

Dans l’introduction, l’exemple dramatique d’une mère de famille dont le bébé était né avant terme à cause des violences subies pendant la grossesse. La visite quotidienne en réa néonat, « un peu plus tôt le dimanche parce qu’elle vient « directement après l’église » ». Merci pour la précision. Une femme au nom vraisemblablement d’origine étrangère, et surtout catho pratiquante, victime typique en quelque sorte. On voit bien que c’est Le Monde. Si c’était dans Le Figaro, ils n’auraient pas mis la petite phrase sur la messe dominicale, par contre ils auraient précisé l’origine ethnique. Oui, désolée, je suis cynique. Bref.

Ensuite, la partie vraiment intéressante, où le journaliste donne quelques chiffres, et développe sur la nécessité du dépistage des problèmes de violences pendant le suivi de la grossesse. Pourquoi les femmes ne sont pas très nombreuses à en parler spontanément aux soignants ? Selon la sage-femme, les victimes n’ont pas envie de parler parce qu’elles trouvent que c’est hors sujet, ou que cela n’intéresse personne. Peut-être. C’est une piste de réflexion. Mais, à mon humble avis, ce n’est pas tout. Bien sûr je ne suis pas une grande spécialiste du sujet, n’ayant jamais été personnellement concernée par la violence conjugale. Mais si je me mets dans la tête d’une femme qui vient consulter pour un suivi routinier de la grossesse, je dois dire que franchement la situation n’est pas propice à la discussion, ça ne donne pas envie de se confier.

Je veux dire qu’une visite obstétricale à la française est déjà en soi une situation violente, en quelque sorte. Je n’ai pas d’antécédents psychiatriques, je n’ai jamais été victime de violences dans le passé, et j’estime avoir un rapport assez décomplexé au corps. Et pourtant, je déteste. Ca ne m’étonnerait pas qu’une personne déjà plusieurs fois victime revive ses traumatismes dans ces situations. Une visite de contrôle devrait pourtant être ce merveilleux « rendez-vous avec le bébé », comme on nous répète dans les magazines. En réalité, beaucoup de femmes n’arrivent pas à penser à leur futur bébé, encore moins à discuter de leur vie privée, à cause des touchers vaginaux répétitifs et sans véritable consentement, souvent pratiqués par des hommes (annoncer « je vais vérifier le col » n’est pas une demande de consentement, tout au plus un pseudo-consentement opt-out). De même, pour mesurer la hauteur de l’utérus et la tension artérielle, ou pour écouter le cœur du fœtus, je ne vois pas pourquoi il serait obligatoire de rester les fesses à l’air et les cuisses écartées. Qui de censée aurait envie d’une moindre discussion dans une telle position ? C’est aussi attendrissant et valorisant qu’une fouille intime aux douanes ou au commissariat. Il n’y a pas de place à la prise en charge psychologique dans ce contexte.

J’en ai assez d’entendre que « ça fait rien, ils ont l’habitude, c’est pas sexuel ». Pour la femme qui subit ces rendez-vous, la succession des gestes invasifs peut faire revivre des choses extrêmement douloureuses, qui peuvent toucher aussi à sa sexualité. La façon dont l’obstétrique hospitalière considère la femme comme un objet, est déjà assez violente en soi. Selon une certaine pensée encore largement en vigueur, la femme cesserait momentanément d’être une vraie femme, et le rôle du soignant serait lui rendre cette féminité qu’elle aurait soi-disant perdu en cours de route. A la base, cette idée –encore aujourd’hui rabâchée dans divers média- contient en elle-même une bonne dose de misogynie potentiellement violente. Allez allez, laisse-toi faire, de toutes façons t’es même pas une vraie femme !

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