Des papiers perdus et des voyages

Quelques jours après le décès de mon premier avocat, j’entame les démarches pour me constituer partie civile. L’avocat avait déjà commencé à travailler là-dessus avant son décès inattendu. Je récupère mon dossier, et pour rédiger la plainte, je me sers d’un modèle trouvé sur internet.
Quelques mois plus tard, le bureau du juge d’instruction me répond favorablement. Je dois remplir quelques papiers et régler une consignation. C’est une simple formalité, et la somme n’a d’ailleurs rien à voir avec le montant des honoraires que j’ai déjà payé. Je règle la consignation très rapidement, et la régie du tribunal m’envoie un justificatif. C’est fait, j’ai l’esprit tranquille. Je sais que le traitement d’une affaire comme la mienne peut s’avérer très long, je n’y pense plus.

Un an plus tard, je reçois à ma grande surprise une ordonnance d’irrecevabilité, au motif que je n’aurais pas payé la consignation. Après un premier moment de panique, je retrouve dans mon dossier l’attestation de paiement. J’écris tout de suite une lettre recommandée, et j’y joins la copie de l’attestation. La greffière me téléphone pour me dire que je dois signer une déclaration d’appel, ou contacter le tribunal si je ne peux pas me déplacer. Je préfère me rendre sur place, c’est plus sûr. Sans tarder, je réserve un billet de train pour le lendemain. Je réserve aussi la cantine et la garderie pour les enfants. Je fais quelques tâches ménagères à l’avance même si c’est fatiguant, car je sais que je vais perdre une journée. Le lendemain, les enfants sont heureusement en bonne santé. Je profite de mon trajet pour lire un roman que je n’avais pas eu le temps de terminer. Je signe ma déclaration d’appel, tout est en règle. J’attends la suite.

Trois mois plus tard, je suis convoquée à l’audience de la cour d’appel qui va traiter ma demande. Mon nouvel avocat prépare un mémoire, et demande la copie de mon dossier au tribunal. Il le reçoit seulement quelques jours avant la date de l’audience. Là, nouvelle surprise : le dossier contient presque tout depuis le début… sauf le plus important, mon attestation de paiement. Autrement dit, on voit que je fais appel, mais on ne sait pas pourquoi. Mon avocat joint les documents manquants à ses conclusions.

Je jour de l’audience, je me rends sur place, même si ma présence n’est pas obligatoire. Je profite de mon déplacement pour d’autres rendez-vous sur place, notamment avec ma banque et l’agence immobilière qui gère notre petit appartement que nous avons laissé en location. Dans le train, je me trouve à côté d’un jeune jésuite, et nous avons une longue discussion sur les activités scientifiques des jésuites. Je lui offre un café, il apprécie. Cette discussion très spirituelle me fait oublier le stress de l’audience qui m’attend.

Cette audience est entièrement consacrée aux questions de procédure. Il y a donc surtout un grand nombre de dossiers de détention provisoires, et ces affaires sont traitées en priorité. Les affaires qui ne concernent pas les détenus passent en dernier. Dans la salle, je vois plusieurs avocats, les détenus qui passent un par un, et les juges, quatre femmes à l’air sévère. Sur les bancs du public, il y a un jeune couple, et une jolie jeune femme en tailleur. J’attends. J’écoute le long récit de la délinquance ordinaire : jeunes paumés, pères absents ou violents, mères courageuses qui se battent pour leur fils, paternités précoces mal assumées, petits larcins, vols, vols avec violences… Bizarrement, je ne ressens pas grand-chose. Les garder en détention provisoire ou pas ? Je ne sais pas, qu’est-ce que ça change ? Je m’en fiche. Le tribunal est saturé, les juges doivent travailler vite. On n’est que des numéros. Mon dossier est encore loin d’être évoqué, et la présidente annonce que l’audience est suspendue. Je vois rapidement mon avocat qui en a visiblement assez. Il reste, je peux m’en aller pour mes autres rendez-vous.

Avant de partir, je passe encore aux toilettes, qui se trouvent dans le bâtiment d’en face. Je vois les fourgonnettes de l’administration pénitentiaire devant la porte. Je trouve enfin les toilettes publiques. Le local est étriqué et mal éclairé. Je vois sortir une vieille dame au dos courbé, qui se déplace difficilement à l’aide d’une béquille. Au fait, y a-t-il des toilettes pour handicapés ici ? La dame est peut-être partie civile, ou la mère d’un détenu, qui sait. J’en ai entendu, des histoires de mères courage lors de l’audience qui n’est toujours pas finie. Je tiens la porte à la dame, je l’aide à sortir. Dans le minuscule cabinet wc, je peux à peine me retourner. Il y a des traces d’urine sur le carrelage, essuyées quand même tant bien que mal. Si c’était à l’aéroport, ça serait extrêmement énervant. Ici par contre, dans ce lieu de misère, c’est presque admirable.

Je suis contente de sortir de la cour d’appel. Il fait beau, j’ai d’autres rendez-vous dans des lieux qui me paraissent soudainement plus agréables qu’avant. Quelques jours plus tard, j’apprends que les juges ont répondu favorablement. Mon affaire va pouvoir être instruite. J’attends la suite, mais sans grand enthousiasme. Ce n’est pas un happy end, mais ça fait plaisir quand même.

PS : Les lendemains d’audience se ressemblent drôlement. J’ai mal à la tête, et je dois rattraper le retard dans les tâches ménagères. La montagne de linge sale m’attend, imperturbable et fidèle. May your peace be like a mountain, as they say.

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