Presque comme une victoire

Je reçois un message de l’avocat de cassation. Il me fait par de la décision du Conseil d’Etat, concernant ma demande d’annulation de la décision de l’ordre des médecins.
Il m’annonce que ma demande a abouti, la décision a été annulée pour un vice de forme. J’ai eu de la chance : dans la rédaction du texte de la décision, il y a de grosses erreurs qui entraînent quasi automatiquement la nullité. C’est pourquoi les autres motifs de ma demande n’ont même pas été examinés par le jury.
C’est donc un peu comme une victoire. Je peux dire « j’ai gagné en cassation ». Ce n’est pas rien.
Le seul ennui, c’est que l’affaire est renvoyé devant l’ordre des médecins, qui doit se prononcer une nouvelle fois. Là, je n’ai rien à espérer. Ca sera pareil que la première fois, perdu d’avance. Je demande à mon avocat s’il est possible d’arrêter la procédure à ce stade. J’ai envie de finir sur une petite note de victoire. A priori, cela semblerait possible. J’ai encore le temps de réfléchir, la nouvelle audience n’aura certainement pas lieu avant l’année prochaine.
Le lendemain, j’apprends aussi par mes connaissances que Dr VieuxPépère a été condamné à quelques mois de prison avec sursis, dans le cadre d’une autre affaire. Je n’en sais pas plus, mais je suis heureuse d’apprendre cette nouvelle !

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Le grand paquebot de la justice ordinaire

Après presque une année supplémentaire d’attente, je reçois enfin la convocation du juge d’instruction.
Comme d’habitude, o’organise la journée longtemps à l’avance : j’inscris les enfants à la cantine et à la garderie (heureusement dans ma commune, je peux le faire facilement par internet !), je regarde les horaires des transpors en commun, et je prévois un plan B en cas d’imprévu (enfants malades, grève des transports…).
Mon avocat n’est pas disponible le jour du rendez-vous, donc il sera remplacé par sa jeune associée. Tout s’annonce bien, mais je suis stressée. La nuit qui précède le rendez-vous, j’ai du mal à dormir.

La matinée commence comme d’habitude. Avant de partir au collège, mon aîné me demande si je suis stressée. Oui, un peu, mais pas trop, non, c’est pas dramatique. J’emmène les trois petits à l’école. J’essaie de m’occuper en faisant un peu de repassage. Je reçois un appel de l’école primaire. Mon deuxième se sent mal, il faut que j’aille le chercher. Heureusement j’ai encore le temps. De toutes façons, je lui avais bien précisé que s’il se sent malade, il faut le dire avant la première récré, après ça sera trop tard. Je vais donc chercher numéro deux à l’école. Manifestement il est malade, mais je vois qu’il est content de rentrer à la maison. Il s’installe tout de suite devant sa tablette. C’est cool, les microbes de l’hiver ! Je lui laisse de quoi manger à midi. Il se débrouille bien tout seul pendant deux ou trois heures, il a bientôt 11 ans. Je pars, je suis confiante, mais je stresse.

Sur le chemin, je dépose les lunettes de l’un des enfants chez l’opticien. Les opticiennes sont adorables, comme d’habitude. Une petite halte sympathique sur ce chemin de galère. Les trains circulent normalement. J’arrive devant le palais de justice à l’avance. Je trouve un café pas loin. Je bois un grand café crème. Pour tuer le temps, je fais encore un tour dans un magasin, qui ne m’intéresse pas du tout. Je me dirige finalement vers l’entrée du palais de justice. Il ressemble à un ferry à l’heure de l’embarquement. Il y a des gens de tous les styles et de toutes les conditions. Il y a des visages inexpressifs, il y a aussi de grandes émotions. Chacun réagit à sa façon. C’est le moment qu’ils attendent depuis longtemps. A l’entrée, il y a un contrôle de sécurité, un peu moins détaillé qu’à l’aéroport quand même. Je fonds dans la masse de justiciables ordinaires.

Je retrouve l’avocate devant le bureau dont le numéro figure sur la convocation. Nous avons un peu de temps pour discuter, elle me donne des conseils. J’en ai assez de ces procédures, j’ai envie de tourner la page. Je ne suis plus une jeune accouchée mais une maman d’ados, le stress post-traumatique est disparu. J’ai juste envie de finir cette affaire d’une manière aussi favorable que possible.

Nous sommes enfin invitées à entrer. La juge d’instruction est une jolie petite femme d’une soixantaine d’années. Elle a une belle poitrine. Je suis sûre que dans sa jeunesse, elle en a morflé avec les hommes. J’ai donc bon espoir. Elle ne me considère peut-être pas à priori comme une mythomane hystérique. C’est déjà ça. Cela ne m’empêche pas d’être extrêmement stressée. J’ai presque l’impression d’avoir la tête qui tourne.

L’entretien se passe bien. On reste sur les faits, c’est très sérieux. Mes dépositions sont prises au sérieux, et notés sur un compte rendu par la secrétaire. La juge me trouve tout à fait crédible, mais regrette néanmoins le manque de preuve formelle, comme c’est souvent le cas dans ce type d’affaires. Je suis contente de l’entretien : malgré la faiblesse des preuves, ma parole est prise au sérieux. Je ne risque pas d’être accusée de mensonge. C’est l’essentiel. Cela me convient, je peux arrêter la procédure ici.

Je suis soulagée. Je n’ai plus besoin d’y retourner. J’ai envie de passer à autre chose.

La procédure civile : la suite et peut-être la fin ?

Hier, c’était la date prévue de l’audience du tribunal civil. Une fois de plus, l’audience n’a pas pu se tenir. A vrai dire, cela m’est égal. Depuis le temps que l’affaire traîne, que je me suis habituée à cette éternelle attente. Je ne suis même plus pressée de voir de jugement, car je suis sûre que la décision sera défavorable.

Pour résumer un peu cette longue histoire…
Je mets en route la procédure civile avec mon premier avocat, en même temps que les autres procédures.
Je passe une expertise, que j’ai racontée dans l’un de mes précédents billets.
https://blondepulpeuse.wordpress.com/2014/01/09/lexpertise/
Le rapport et mes observations sont transmis au tribunal… Ensuite, mon premier avocat est décédé. Entre temps les procédures ordinale et pénale avancent lentement.
Je trouve un nouvel avocat, à qui je confie la suite de mon affaire.

Lors de notre premier entretien, il remarque la même chose que j’avais déjà remarquée au début : l’expert que le tribunal avait désigné n’est pas compétent. Dans cette affaire, il n’est pas question de la technique opératoire ou de séquelles physiques. Il s’agit de séquelles psychiques, qui résultent des faits qui ne laissent pas de trace matérielle. Dans ces cas, les tribunaux désignent généralement un expert psychiatre, dont la mission est de se prononcer sur l’état mental de la plaignante, sur sa crédibilité. Ici, bizarrement ce n’est pas le cas. Je dois demander un complément d’expertise. Pour appuyer cette nouvelle demande, j’aurai besoin d’un nouveau rapport médical. L’avocat m’envoie vers un médecin spécialiste de la victimologie.

J’obtiens un rendez-vous pour la fin des vacances d’été. Je traverse la ville pour me rendre au cabinet médical avec mes deux plus jeunes enfants. C’est le jour de leur anniversaire ! Tiplouf reste dans la salle d’attente avec la secrétaire, il fait un dessin avec un gâteau d’anniversaire. Couafarel peut venir avec moi, il ne comprend pas encore. L’entretien dure une heure, le médecin prend des notes, et commente aussi le rapport d’expertise. Selon lui, je souffre bel et bien d’un stress post-traumatique, non pas d’une psychose. Ouf !

Quelques semaines plus tard, je reçois le nouveau rapport, et mon avocat remet la procédure en route. La date de l’audience est reportée deux fois : Dr VieuxPépère est parti sans laisser d’adresse, abandonnant aussi son avocat. Les lettres d’assignation n’arrivent pas au destinataire. Finalement un nouveau cabinet prend en charge la défense du vieux gynéco, et l’audience a enfin lieu, un an après la première assignation. Peu après, le verdict tombe. Le complément d’expertise est refusé. Je suis déçue. Je fais appel à cette ordonnance, mais je dois d’ores et déjà soumettre le fond de l’affaire au jugement sans l’avis d’un expert psychiatre. On me donne même une date pour l’audience… et depuis, je n’ai pas de nouvelles.

Des papiers perdus et des voyages

Quelques jours après le décès de mon premier avocat, j’entame les démarches pour me constituer partie civile. L’avocat avait déjà commencé à travailler là-dessus avant son décès inattendu. Je récupère mon dossier, et pour rédiger la plainte, je me sers d’un modèle trouvé sur internet.
Quelques mois plus tard, le bureau du juge d’instruction me répond favorablement. Je dois remplir quelques papiers et régler une consignation. C’est une simple formalité, et la somme n’a d’ailleurs rien à voir avec le montant des honoraires que j’ai déjà payé. Je règle la consignation très rapidement, et la régie du tribunal m’envoie un justificatif. C’est fait, j’ai l’esprit tranquille. Je sais que le traitement d’une affaire comme la mienne peut s’avérer très long, je n’y pense plus.

Un an plus tard, je reçois à ma grande surprise une ordonnance d’irrecevabilité, au motif que je n’aurais pas payé la consignation. Après un premier moment de panique, je retrouve dans mon dossier l’attestation de paiement. J’écris tout de suite une lettre recommandée, et j’y joins la copie de l’attestation. La greffière me téléphone pour me dire que je dois signer une déclaration d’appel, ou contacter le tribunal si je ne peux pas me déplacer. Je préfère me rendre sur place, c’est plus sûr. Sans tarder, je réserve un billet de train pour le lendemain. Je réserve aussi la cantine et la garderie pour les enfants. Je fais quelques tâches ménagères à l’avance même si c’est fatiguant, car je sais que je vais perdre une journée. Le lendemain, les enfants sont heureusement en bonne santé. Je profite de mon trajet pour lire un roman que je n’avais pas eu le temps de terminer. Je signe ma déclaration d’appel, tout est en règle. J’attends la suite.

Trois mois plus tard, je suis convoquée à l’audience de la cour d’appel qui va traiter ma demande. Mon nouvel avocat prépare un mémoire, et demande la copie de mon dossier au tribunal. Il le reçoit seulement quelques jours avant la date de l’audience. Là, nouvelle surprise : le dossier contient presque tout depuis le début… sauf le plus important, mon attestation de paiement. Autrement dit, on voit que je fais appel, mais on ne sait pas pourquoi. Mon avocat joint les documents manquants à ses conclusions.

Je jour de l’audience, je me rends sur place, même si ma présence n’est pas obligatoire. Je profite de mon déplacement pour d’autres rendez-vous sur place, notamment avec ma banque et l’agence immobilière qui gère notre petit appartement que nous avons laissé en location. Dans le train, je me trouve à côté d’un jeune jésuite, et nous avons une longue discussion sur les activités scientifiques des jésuites. Je lui offre un café, il apprécie. Cette discussion très spirituelle me fait oublier le stress de l’audience qui m’attend.

Cette audience est entièrement consacrée aux questions de procédure. Il y a donc surtout un grand nombre de dossiers de détention provisoires, et ces affaires sont traitées en priorité. Les affaires qui ne concernent pas les détenus passent en dernier. Dans la salle, je vois plusieurs avocats, les détenus qui passent un par un, et les juges, quatre femmes à l’air sévère. Sur les bancs du public, il y a un jeune couple, et une jolie jeune femme en tailleur. J’attends. J’écoute le long récit de la délinquance ordinaire : jeunes paumés, pères absents ou violents, mères courageuses qui se battent pour leur fils, paternités précoces mal assumées, petits larcins, vols, vols avec violences… Bizarrement, je ne ressens pas grand-chose. Les garder en détention provisoire ou pas ? Je ne sais pas, qu’est-ce que ça change ? Je m’en fiche. Le tribunal est saturé, les juges doivent travailler vite. On n’est que des numéros. Mon dossier est encore loin d’être évoqué, et la présidente annonce que l’audience est suspendue. Je vois rapidement mon avocat qui en a visiblement assez. Il reste, je peux m’en aller pour mes autres rendez-vous.

Avant de partir, je passe encore aux toilettes, qui se trouvent dans le bâtiment d’en face. Je vois les fourgonnettes de l’administration pénitentiaire devant la porte. Je trouve enfin les toilettes publiques. Le local est étriqué et mal éclairé. Je vois sortir une vieille dame au dos courbé, qui se déplace difficilement à l’aide d’une béquille. Au fait, y a-t-il des toilettes pour handicapés ici ? La dame est peut-être partie civile, ou la mère d’un détenu, qui sait. J’en ai entendu, des histoires de mères courage lors de l’audience qui n’est toujours pas finie. Je tiens la porte à la dame, je l’aide à sortir. Dans le minuscule cabinet wc, je peux à peine me retourner. Il y a des traces d’urine sur le carrelage, essuyées quand même tant bien que mal. Si c’était à l’aéroport, ça serait extrêmement énervant. Ici par contre, dans ce lieu de misère, c’est presque admirable.

Je suis contente de sortir de la cour d’appel. Il fait beau, j’ai d’autres rendez-vous dans des lieux qui me paraissent soudainement plus agréables qu’avant. Quelques jours plus tard, j’apprends que les juges ont répondu favorablement. Mon affaire va pouvoir être instruite. J’attends la suite, mais sans grand enthousiasme. Ce n’est pas un happy end, mais ça fait plaisir quand même.

PS : Les lendemains d’audience se ressemblent drôlement. J’ai mal à la tête, et je dois rattraper le retard dans les tâches ménagères. La montagne de linge sale m’attend, imperturbable et fidèle. May your peace be like a mountain, as they say.

Le bagne des pécheresses

« Le bagne des pécheresses » est le titre d’un vieux film coquin. Je l’ai choisi comme titre de ce billet, afin de ne pas surexciter les moteurs de recherche. Je vais raconter comment s’est passé la procédure ordinale à l’Ordre des Médecins. Parmi les différents types de procédures possibles (civile, pénale et ordinale), c’est le pire. Je ne regrette pas de l’avoir fait, mais je ne le recommanderais pas à tout le monde. Il faut avoir un caractère bien trempé, et une situation financière stable avant de l’envisager. En effet, même si c’est gratuit en principe, il vaut mieux être assistée par un avocat dès le début, ce qui coûte de l’argent bien sûr. Dans une affaire d’agression sexuelle, la procédure est presque systématiquement perdue d’avance. Il arrive parfois que la chambre disciplinaire prononce des sanctions contre un médecin –généralement une interdiction d’exercice de quelques mois-, mais seulement s’il y a au moins quinze plaintes sur une période assez courte. S’il y a moins de quinze plaintes, la plainte est rejetée, et c’est la plaignante, en tant que partie perdante, qui doit payer une indemnité à l’agresseur. Généralement cette indemnité s’élève à mille euros, mais selon les cas, le montant peut atteindre 5000 euros. Tous les membres du jury sont des médecins, qui ont bien sûr un parti pris pour leur confrère ; seul le président est un magistrat professionnel.

Tout commence par un dépôt de plainte au conseil départemental. Je l’avais fait en même temps que la plainte pénale auprès du procureur. Dans un premier temps, il faut se rendre à une commission de conciliation, ce qui signifie bien sûr l’organisation du déplacement, de la garde des enfants… J’ai eu de la chance : c’est tombé sur un mercredi, donc mon mari a posé sa journée. Une occasion pour lui de vivre un vrai et véritable mercredi, avec toutes les conduites au conservatoire et aux sports. Moi, pendant ce temps, j’ai un peu de temps pour moi. (Nooooon ! mauvaise plaisanterie !) Je me trouve face à face avec deux médecins conciliateurs, homme et femme, et Dr Playboy, l’anesthésiste que je n’avais pas revu depuis la nuit de l’agression. Il a exactement la même tête, mais il a changé de personnalité. C’est sans doute un pervers manipulateur. Les conciliateurs ont une attitude gentille, presque thérapeutique. Ils me donnent partiellement raison : effectivement tout ne s’est pas passé tout à fait selon le protocole normal… par contre, l’agression sexuelle, non Madame, vous l’avez imaginée, en toute bonne foi bien sûr. Comme c’est condescendant. Quand ils voient que je ne change pas d’avis, ils inversent les rôles. Désormais, c’est moi la méchante.

J’ai tenu bon. Quelques mois plus tard, je reçois le mémoire de la défense, rédigé par un vieil avocat expérimenté. Il y a mis tout son cynisme et sa mauvaise foi. Il essaie de déformer mes propos et me faire passer pour une idiote hypersensible et excessivement pudique. Ben voyons. Il y a quelques lettres de soutiens, et aussi le faux témoignage d’une infirmière qui prétend avoir été présente, mais qui fait plusieurs erreurs sur les détails. J’envoie mes observations écrites, et quelques mois plus tard, c’est l’audience.

Comme d’habitude, j’organise la garde des enfants et le voyage. Le jour J, je mets ma tenue élégante, je prends le train, je n’arrive ni à lire, ni à écouter la musique. Puis il y a l’attente sous la pluie, ensuite dans le hall, où il y a beaucoup d’inconnus qui se regardent d’un air méfiant. Il y a aussi Dr Playboy ; je n’avais pas vu qu’il était plus petit que moi. Il a maigri, il a l’air triste. Son avocat, le vieux cynique, n’est pas là. A sa place, une jeune femme qui débute dans le métier. Une drôle de petite créature à la poitrine atrophiée, qui ne ressemble que très vaguement à une femme. C’est comique. Pour atténuer l’angoisse de l’attente, je téléphone à la baby-sitter. Pas tant pour me rassurer, que pour me sentir vivante. Est-ce que le grand a travaillé ses gammes ? Le deuxième connaît ses tables de multiplication par cœur ? Pour tout dire, ça m’est égal, j’ai juste besoin de vérifier que mon vrai moi existe encore. Je ne suis pas seulement l’horrible pétasse cruelle qui traîne les pauvres vieillards dans la boue.

Ensuite, c’est enfin l’audience. Dans le jury, des vieillards. Je les vois arriver, ils avancent à la queuleuleu, comme des canetons. Une femme aussi, pour dire que c’est équitable. Elle a dû se faire une place dans cet univers macho. Elle veut montrer par son look et par son discours qu’elle n’est surtout pas une bimbo, oh non, elle fait partie de la bande, elle est un vrai mec. Bien sûr toutes les questions critiques sont adressées à moi. Dr Playboy joue bien le rôle du gentil innocent. Si ça se trouve, dans un accès d’extrême cynisme il a lu tous les ouvrages sur la naissance respectueuse, tellement il est devenu humain. On pourrait presque penser qu’il boit des tisanes bio et joue de la flûte à bec à la pleine lune. Ha ha ha.

Après l’audience, retour à la maison sous la pluie, puis l’attente. Un mois plus tard, la décision : la plainte est rejetée, et c’est moi qui dois lui verser mille euros. Beurk.

Je fais appel. Cela me coûte bien sûr un peu plus cher que les mille euros que je paierais si je ne faisais pas appel. C’est une question de principe. Je vois le Maître Yoda pour la dernière fois ; il est tombé gravement malade, et quelques semaines plus tard, j’apprends son décès. Je trouve un nouvel avocat, et les choses se répètent à l’identique : l’échange des mémoires écrits, avec les mêmes déformations et mensonges que j’ai déjà vu, les mois d’attente, puis l’audience l’année suivante, avec les mêmes arguments ridicules. Dr Playboy est un peu plus vieux, mais aussi plus sûr de lui. Malgré quelques éléments de preuve en ma faveur (notamment les contradictions et les aveux partiels dans le dossier pénal), on me condamne de nouveau à payer une indemnité, double de celle fixée en première instance bien sûr. Je tente un pourvoi en cassation, mais sans illusion…

Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je le referais. Rien que par le plaisir de rire silencieusement de ces imbaisables qui défendent un délinquant sexuel. Je suis une vraie pétasse endurcie, et j’en suis fière.

Le plus beau jour de ma vie

Un jour de printemps, je reçois un coup de fil inattendu. C’est le commissariat de police de la ville où se trouve la maternité. J’avais déposé aussi une plainte pénale, et bureau du procureur a décidé d’ouvrir une enquête préliminaire, je suis donc invitée à me présenter au commissariat pour être entendue. Je suis inquiète, mais contente. Le rendez-vous est fixé à la semaine suivante. Je dois m’organiser parce que j’ai un peu de trajet à faire. Mon mari pose sa journée pour pouvoir s’occuper des enfants pendant mon absence, et je réserve mon billet de train.
Le jour J, je me lève tôt parce que je veux prendre le premier train pour être sûre d’arriver à l’heure. J’arrive plus tôt que prévu, et je téléphone à l’officier de police, qui est disponible tout de suite. C’est étrange de voir la même ville et la même gare que je connaissais si bien dans le passé, à l’époque où tout allait encore bien. La gare n’a pas changé entre temps, mais ma vie été bouleversée. Quelques instants après, je me trouve au commissariat face au policier, un père de famille d’une quarantaine d’années qui a l’air impressionnant, mais qui est très correct. Je suis là pour faire mes dépositions. Cela signifie que je suis interrogée sur le déroulement des faits dans les moindres détails. Le policier me pose des questions très critiques par moments, pour voir si mon récit tient la route. C’est éprouvant, même si je suis dans mon bon droit. Je me demande comment quelqu’un serait capable de mentir d’une manière crédible dans une situation pareille. Au bout de trois heures d’interrogatoires, je peux signer mes dépositions qui font quatre pages. L’officier de police me trouve sincère et crédible. Il pense que ce qui a motivé mes agresseurs, c’était ma poitrine volumineuse, et surtout mon attitude détendue et souriante, apparemment inhabituelle dans cet établissement. C’est pour cette raison que je suis crédible, même en étant la seule victime connue pour le moment. Autrement dit, le policier me prend au sérieux, il me croit. Bien sûr cela ne signifie pas que j’ai gagné, ce n’est pas lui qui juge l’affaire. Mais je suis soulagée, heureuse d’avoir passé cette épreuve. J’ai pu dire haut et fort toute la vérité, et on me croit. C’est le plus beau jour de ma vie.
Je n’ai pas vu le temps passer. Quand j’arrive à la gare, je vois qu’il est déjà 14 H, j’avais pris mon petit déjeuner vers 5 H. D’habitude je ne tiendrais pas aussi longtemps, mais aujourd’hui je n’ai pas faim. Je peux rentrer plus tôt que prévu. En arrivant, je téléphone rapidement à Maître Yoda pour lui faire le point. Je suis contente de retrouver ma petite famille.

L’expertise

Dans le cadre de la procédure civile, je dois passer une expertise médicale. C’est enfin le jour tant attendu, et ce n’est pas trop tôt ! Je dis ça, mais en même temps ce n’est pas vraiment agréable. Seulement, après plusieurs longs mois d’attente, je suis soulagée. Je laisse le petit dernier à la baby-sitter, et je dépose les autres à l’école. Je leur avais réservé exceptionnellement une place à la garderie du matin. Ensuite je file à la gare, je dois prendre un train régional. Deux experts de ma ville ont refusé la mission, donc je dois me déplacer, mais tant pis. En fin de matinée j’arrive au cabinet de l’expert spécialiste de l’obstétrique. C’est une femme, tout du mois à l’état civil. Elle est incroyablement désagréable à voir. Les uns et les autres commencent à arriver. Il y a l’avocat et le médecin expert de l’hôpital, deux bonhommes discrets. Puis Maître Yoda. Ouf, il arrive à l’heure ! A la fin, et c’est le plus dur, le vieux gynéco et son médecin conseil, une femme relativement jeune qui se croit certainement belle et brillante ; on voit qu’elle a un soutien-gorge rembourré qui donne la fausse impression d’un semblant de poitrine. Elle ne dira rien pendant les deux heures suivantes, se contentant de prendre des notes sur son ordi portable. C’est surtout la présence du Dr Vieux Pépère qui me perturbe, même s’il parle très peu aussi. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, j’ai l’impression que je vais m’évanouir. Il se plaint d’avoir froid et demande de garder sa veste.
Heureusement je m’étais renseignée sur le déroulement des expertises à l’avance, ça m’évitera bien de mauvaises surprises. La première chose, et la plus importante, c’est de ne pas s’énerver, quoi qu’il arrive. Les médecins experts ont tendance à donner raison à leur confrère, c’est la règle du jeu. Les contradicteurs et leurs conseillers aussi vont éventuellement chercher à vous discréditer, on pourra même vous couper la parole et déformer vos propos. La situation est dans l’ensemble extrêmement stressante. Il faut toujours répondre calmement et rester dans le sujet. De toute façon, on a encore la possibilité de répondre par écrit au rapport de l’expert.
Les deux heures sont intenses. L’experte me pose beaucoup de questions, dont la plupart sont bien sûr orientées. Je suis pratiquement la seule à parler, parfois Maître Yoda m’aide un peu. Les autres se contentent de prendre des notes. L’experte me coupe la parole régulièrement et essaye de déformer mes propos. Tout y passe : non seulement le déroulement des faits, mais aussi mes possibles antécédents, la famille, même la religion. Je trouve tout cela assez bizarre, vu qu’elle n’est pas psychiatre mais gynéco. A la fin, elle me fait encore un bref examen médical dans un coin isolé du cabinet. Du point de vue médical, tout va bien, si ce n’est que j’ai la tension artérielle très élevée, et je suis sur le point de m’évanouir. A la fin de la séance, l’experte annonce que son confrère n’a commis aucune faute, mais qu’il y a effectivement eu « quelques anomalies » dans le fonctionnement de l’établissement. Elle compte mettre en cause la direction de l’hôpital, et demander un rapport complémentaire.
Les participants ramassent leurs affaires, et l’experte me demande si je veux rester me reposer un instant, vu que je tiens à peine debout. Je refuse poliment, je veux sortir le plus vite possible. On me propose l’ascenseur, mais c’est vraiment hors de question. Je descends par l’escalier. J’entends le médecin conseil de l’hôpital dire à l’avocat qui l’accompagne : « Pas mal, cette expertise ! Ca change un peu. Si on pouvait en avoir plus souvent ! » C’est sûr, le bonhomme a été payé deux heures pour ne rien faire, et en plus il a pu fantasmer sur mon histoire, c’est pas mal effectivement ! Il continue : «Bien sûr que c’est vrai tout ça, chaque mot est vrai, maintenant il faut juste faire en sorte que ça ne tombe pas sur nous… » Hihihi. Même les conseillers de mes adversaires me croient, ils sont juste obligés de faire semblant de ne pas me croire.
A la gare, j’ai le temps de manger un sandwich. Je ne sais pas quoi faire, donc je décide d’acheter un livre au hasard. « Le cercle des amateurs de la tarte aux épluchures de pommes de terre », ou quelque chose comme ça. Ca se passe sur une île anglaise pendant la seconde guerre mondiale. J’essaye de le lire dans le train, mais je n’y arrive pas. A la maison, je retrouve mon bébé, il est souriant. Je libère la baby-sitter et pars chercher les autres à l’école. Je dois aussi emmener le grand au conservatoire, autant dire que c’est la course. Le pire, c’est que le soir je vais dîner au resto avec quelques copines. Je n’ai pas voulu annuler parce que c’était prévu depuis longtemps. J’essaye de m’intéresser à la conversation. Elles voient que je suis fatiguée, et j’invente une explication bidon sur les enfants qui m’ont réveillée la nuit, ce qui est vrai aussi. C’est pratique d’être mère de famille ! Sinon je ne sais pas ce que j’aurais répondu. A la sortie du restaurant, je ne vais pas bien, elles sont obligées de me soutenir. Je dis « je crois que je couve quelque chose, c’est comme si j’avais de la fièvre. Depuis hier je ne suis pas bien. Ne vous inquiétez pas, demain je vais voir le médecin ! » Comme si je n’en avais pas déjà assez vu… ! Le weekend suivant nous allons voir des amis à 200km de chez nous. Heureusement je peux enfin changer d’idées !


Le rapport d’expertise ne tarde pas. Maître Yoda m’en communique la copie, et me fait remarquer que contrairement à ce que l’experte avait initialement annoncé, elle n’a pas mis en cause la direction de l’hôpital. Tiens, tiens. Le rapport fait trois pages, et c’est une pure merveille, faite de mauvaise foi, d’innombrables fautes dans les détails (dates, noms…), et de diverses analyses à la petite semaine qui ne relèvent même pas du domaine de l’obstétrique, mais qui sont plutôt de la pseudo-psychologie cucul. Bien sûr l’experte cherche à me faire passer pour une imbécile : « la demande personnelle reste très peu explicite… ». C’est sûr ! Si on me coupe la parole toutes deux minutes, c’est un peu l’impression que ça donne. Plusieurs fois, on m’attribue des propos qui sont à peu près le contraire de ce que j’ai dit ! Et puis il y a les détails croustillants sur mon physique (taille du soutien-gorge entre autres)… Je rédige mes observations, plus longues que le rapport, et les transmets à Maître Yoda. C’est fait, je suis tranquille pour un moment.

Il faut que je fasse quelque chose

Dans un premier temps je n’ai pas vraiment réagi. Tout ce qui s’était passé m’avait paru tellement étrange, lointain, dérisoire, presque risible, comme si j’étais dans une autre réalité… mais l’angoisse arrive inévitablement, et devient invivable. J’ai pourtant déménagé dans une autre ville, et j’ai quatre enfants, tout devrait aller bien. C’est surtout la nouvelle naissance qui a réactivé les souvenirs, désormais extrêmement précis et envahissants. Pour le moment, je ne veux pas entendre parler d’une procédure judiciaire, cela me fait beaucoup trop peur. Je décide quand même d’écrire une lettre à la direction de l’hôpital, j’ai impérativement besoin de dénoncer ce qui s’est passé afin de tourner la page. Après quelques hésitations, j’écris la lettre. Finalement j’arrive à tout dire d’une manière correcte, sur une feuille A4. Je me sens déjà soulagée d’un poids. J’envoie ma lettre en recommandé avec AR, pour m’assurer qu’elle sera lue. J’attends la suite.

Un mois plus tard, je n’ai toujours pas de réponse à ma lettre. Mon angoisse est plus intense. Je me rends compte que je ne peux plus vivre ainsi, je dois passer à la vitesse supérieure. Je sais qu’une procédure judiciaire est perdue d’avance, mais je n’ai pas d’autre moyen d’évacuer cette angoisse qui m’envahit. Je commence à chercher des coordonnées des avocats. Je contacte trois cabinets, mais j’appréhende… personne ne me donnera suite… ça ne sert à rien… Dans le doute, je me renseigne aussi sur les services d’accueil pour victimes, si jamais les avocats ne me répondent pas. Finalement, je reçois une réponse assez laconique : « Pour toute demande de rendez-vous, veuillez prendre l’attache du secrétariat ». Enfin ! Je téléphone et obtiens rapidement un rendez-vous. Quelques jours plus tard, j’y vais. Je dois sonner au portail, il y a un interphone avec caméra. Qu’est-ce que je dois faire avec la poussette ? Je la laisse à l’extérieur, et entre dans la salle d’attente avec le siège coque du bébé. La secrétaire a l’air sympathique. L’avocat ouvre la porte de son bureau et m’invite à entrer. C’est un monsieur très sérieux, d’une soixantaine d’années, qui ressemble à Maître Yoda. Il a un langage soigné, il parle avec des phrases construites un peu comme à l’ancienne. La décoration du bureau est très élégante. A côté des livres de droit, il y a aussi des livres sur l’archéologie et sur la théologie catholique. Tout cela crée une ambiance sereine. C’est la première fois que je raconte mon histoire à un inconnu. Ce n’est pas facile, mais au moins il y a une distance physique, une politesse, qui facilite la discussion. Je lui fais part de ma crainte face à la procédure, le manque de preuves notamment. Maître Yoda me conseille de voir un médecin, pour obtenir une attestation sur la réalité de ma souffrance psychique. Ensuite, nous pourrons mettre en route les procédures.

Sur les conseils de Maître Yoda, je vais donc voir un médecin psychiatre qui pourra attester de mon état de souffrance. Les psychiatres sont assez sollicités, et il est souvent difficile d’avoir un rendez-vous rapidement. J’ai de la chance : la psychiatre qui est la plus près de chez moi, peut me proposer un rendez-vous dans la journée grâce à une annulation de dernière minute. Je m’habille dans une tenue assez classique, je prépare les affaires de mon petit dernier, et je vérifie que le bébé est propre et bien habillé. Je veux paraître aussi censée et cohérente que possible, malgré mon mal-être. Je n’ai jamais eu besoin de psychiatre, et je ne suis pas vraiment à l’aise. Le cabinet se trouve dans un vieil immeuble près du centre-ville. Il y a une autre personne dans la salle d’attente. C’est un monsieur d’une cinquantaine d’années, qui est très poli et sympathique, malgré un look un peu étrange. Il vient probablement pour un suivi régulier. Il m’ouvre la porte et m’aide à ranger la poussette. Nous avons un semblant de conversation pendant quelques minutes.

C’est mon tour. La psychiatre est une dame plus âgée que moi, de petite taille, et très élégante. Elle m’invite à m’asseoir, je pose le siège coque du bébé à mes pieds. Enfin je peux tout raconter dans le calme à une personne neutre qui m’écoute, sans émotion ni jugement. La psychiatre me prend au sérieux, et établit un certificat sur mon état de stress post-traumatique. Elle constate que je ne suis pas délirante, et je n’ai pas besoin de suivi psychiatrique. Elle me recommande plutôt de prendre contact avec une psychologue, si j’ai envie d’entamer une démarche thérapeutique. La consultation se termine, je suis soulagée d’un poids. Et surtout, j’ai le certificat, le sésame qui me permet de mettre en route la procédure.

Les phrases qui tuent

« Ce n’est qu’un cas isolé, les gynécos ne sont pas tous comme ça ! »
Certes. Mais ils forment une corporation très solidaire. Même ceux « qui ne sont pas comme ça », défendent et couvrent leurs confrères. De façon plus générale, il y a un vrai problème de culture professionnelle, et les abus criards n’en sont que le signe le plus visible. D’ailleurs, nous ne pouvons pas vraiment connaître le nombre de cas. Il n’y a aucun chiffre, aucune étude officielle. Dire qu’ »ils ne sont pas tous comme ça » signifie surtout que le système est très bien, circulez il n’y a rien à voir.

« C’est incroyable ! »
Non, ce n’est pas incroyable, surtout dans une petite structure, où un saint père règne en maître absolu dans le poulailler. L’obéissance et l’omerta sont de mise. Toutes les conditions sont réunies pour un bon petit scandale. Il se peut qu’il n’y ait pas d’agression, et la plupart du temps il n’y en a pas, mais si passage à l’acte il y a, ce n’est pas un hasard.

« Alors, t’a gagné ? »
Mais oui, bien sûr ! Bienvenue au monde de Oui-Oui !

« Bien sûr je te compatis/soutiens/blablabla, mais ce n’est pas la bonne façon d’en parler, ce n’est pas constructif »
La meilleure façon de parler d’un problème, c’est celle qui convient à l’intéressé. Chaque cas est unique, chacun s’exprime à sa façon. Quand on parle de sa propre vie, on n’est pas le porte-drapeau d’une cause, et ce n’est pas aux autres de dicter ce qu’on a le droit de dire et comment.

«Les femmes ont le droit de dire non ! »
Le « droit de dire non » est une phrase qui sert surtout à culpabiliser les victimes qui ne portent pas plainte. L’idée est juste, mais il ne faut pas oublier qu’on a aussi le droit de payer des milliers d’euros pour des procédures perdues d’avance, que l’adversaire a le droit de se défendre à coups de mensonges et de faux témoignages, et que le « droit de dire non » va de pair avec le devoir d’assumer ses propos, au cas où on était accusée de diffamation.

« Porter plainte est un devoir ! »
Oui, mais non. C’est vrai qu’un grand nombre de plaintes peut servir de preuve. Mais d’un autre côté, on ne peut pas exiger qu’une personne très timide ou en difficulté supporte l’épreuve d’une procédure. C’est un peu comme déchirer une liasse de billets de mille euros, et parler de ses parties intimes à des inconnus. Comment ça, vous n’avez pas envie ? Ben alors !

«J’espère de tout cœur qu’ils seront condamnés »
Merci, c’est très gentil. Je sais, l’intention est bonne, mais pffff… Comment voulez-vous faire condamner les agresseurs s’il n’y a pas assez de preuves ? Pour qu’il y ait des preuves, il faudrait des témoignages. Et c’est là le problème. Dans une organisation extrêmement hiérarchique et corporatiste, personne n’ira jamais dénoncer ses confrères. Ce qu’il faudrait espérer de tout cœur, c’est un peu plus de démocratie et de transparence dans l’organisation hospitalière. Comme ça, il y aurait déjà moins d’incidents, et on n’aurait même pas besoin d’aller au tribunal.